Échapper à la douleur : l’hypnose et le pouvoir de rêver

Échapper à la douleur : l’hypnose et le pouvoir de rêver

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DOULER-690; No. of Pages 5

Douleurs Évaluation - Diagnostic - Traitement (2016) xxx, xxx—xxx

Disponible en ligne sur

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VOTRE PRATIQUE

Échapper à la douleur : l’hypnose et le pouvoir de rêver Escape from pain: Hypnosis and the power of dreaming Anita Violon Cabinet privé, 14, avenue du Pilote, 1150 Bruxelles, Belgique Rec ¸u le 17 d´ ecembre 2015 ; rec ¸u sous la forme révisée le 18 janvier 2016 ; accepté le 20 janvier 2016

Anita Violon

MOTS CLÉS Hypnose ; Douleur ; Souffrance ; Transformation ; Pouvoir ; Imagination ; Rêvasser ; Rêver

KEYWORDS Hypnosis; Pain; Suffering;

Résumé L’état hypnotique, spontané ou suggéré par le praticien, permet à la personne d’échapper à l’emprise de la réalité pénible, à la souffrance, à la douleur, de s’en dégager pour se libérer momentanément ou au long cours. Modifier son ressenti, avoir accès à des perceptions différentes, à des transformations de soi, ouvrir l’imaginaire, c’est aussi le pouvoir de rêver. En douleur chronique, le praticien de l’hypnose partage ses connaissances avec le patient et écarte les idées rec ¸ues, afin de l’extraire de la fixation sur la douleur, de l’ouvrir à la modulation du ressenti et au changement. Pour l’aider à se libérer, le praticien s’adapte aux ressources du patient et à ses spécificités. © 2016 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.

Summary Hypnotic state, whether spontaneously occurring or suggested by a therapist, allows the person to escape from difficult reality, from suffering or from pain and to get free from them momentaneously or definitively. Capability of transforming own feelings and sensations, access to other ways of perceiving oneself and the external world, opening of imagination, that all constitute the power of dreaming. When working with chronic patients, the

Adresse e-mail : [email protected] http://dx.doi.org/10.1016/j.douler.2016.01.002 1624-5687/© 2016 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.

Pour citer cet article : Violon A. Échapper à la douleur : l’hypnose et le pouvoir de rêver. Douleurs (Paris) (2016), http://dx.doi.org/10.1016/j.douler.2016.01.002

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A. Violon Transformation; Power; Imagination; Dream

hypnotherapist deals his knowledge with the patient in order to motivate him and to help him moving away from centration on pain. The practitioner has to adapt to each patient’s resources and capabilities. © 2016 Elsevier Masson SAS. All rights reserved.

Introduction Grâce aux travaux princeps de Melzack et Wall, chaque praticien sait désormais que la douleur est une expérience complexe, qui intègre des composantes sensorielles, affectives, cognitives et comportementales. En fait, c’est l’être humain tout entier qui est composite, comme l’a illustré de fac ¸on insolite le peintre Arcimboldo.

Se détacher de la réalité, être ailleurs, rêver En douleur aiguë, pas d’ambiguïté. Ce que demande le patient, c’est d’être rassuré et de ne pas sentir le mal. Dès lors, le principe fondamental est d’empêcher la centration sur la douleur ou de permettre de s’en évader [1]. La douleur, en effet, possède une redoutable capacité à absorber la conscience, face à laquelle les techniques de détournement de l’attention s’avèrent efficaces. Par la musique ou la vidéo, le dentiste permet au patient d’avoir l’esprit ailleurs. Absorbé par la réalité virtuelle, le jeune brûlé laisse l’infirmière changer ses pansements sans trop s’en préoccuper, d’autant que le dispositif l’empêche de regarder ses blessures [2]. Au cours de la chirurgie, l’anesthésiste praticienne d’hypnose parle sans discontinuer, d’une voix douce et apaisante, à l’oreille de la patiente pendant qu’on l’opère. Elle lui évoque un lieu bienfaisant, plein de sensations et de souvenirs agréables.

Par exemple, après l’avoir téléportée sur une plage du Midi, elle lui murmure : « Vous sentez l’eau vous caresser les orteils, cette fraîcheur se glisse autour de vos chevilles. Vous profitez pleinement de ces sensations [3] ». Ceci nous rappelle, si besoin est, l’importance de la voix. Moduler celle-ci pour qu’elle soit douce, agréable, rassurante, contribue à l’efficacité de la méthode. Rappelons-nous le mythe d’Orphée : Orphée, de sa lyre, exhale sa complainte et les Dieux de l’Enfer, vaincus par ses accents, ramènent Eurydice [4]. En dehors de la pratique de soins, il existe maintes situations naturelles dotées d’un bienfaisant pouvoir hypnotique : se laisser bercer par le son répétitif des vagues, le bruissement des feuilles, le chant des oiseaux, une musique apaisante, le ronronnement d’un chat ; voir, les yeux miclos, tomber les flocons de neige, observer paisiblement

l’évolution des poissons dans un aquarium ou les nuages blancs qui passent dans le ciel. Prendre son temps et se détacher de la réalité, être dans le vague, dans les nuages, rêver, rêvasser. À suggérer aux patients. Dans leur parenté avec le registre hypnotique, les antidotes à l’envahissement de l’esprit par la douleur, la souffrance ou l’angoisse surviennent parfois spontanément. L’écrivain Éric-Emmanuel Schmitt vient de raconter [5] qu’en 1989, lors d’une randonnée dans le désert, il perd le groupe et erre vainement, dépourvu de repères, sans rien à boire ni à manger. Le froid de la nuit le pénètre, il voudrait mourir, quand brusquement survient un phénomène extraordinaire : il s’élève au-dessus du sol et flotte. « J’avais deux corps dit-il, l’un dans le sable et l’autre dans les airs. La paix m’envahissait. Une force me plac ¸ait entre ciel et terre, me rendant colossal, et je devenais flamme ». Emprisonné dans une prison franquiste, torturé et condamné à mort, l’écrivain Arthur Koestler [6], lorsqu’il était pris par une crise de désespoir à l’idée du peloton d’exécution, se récitait trente, quarante fois le même vers une heure durant, jusqu’à ce qu’il se trouve en état de transe et que la crise soit surmontée : « Je savais, écritil dans « Un testament espagnol », que c’était le moulin à prières, le chapelet, le tam-tam monotone de la forêt vierge, la magie verbale des primitifs. Mais cela agissait, bien que je le susse ». Outre l’horreur de toute dictature et de toute police de la pensée, quelles qu’elles soient, cette description rappelle aux praticiens de l’hypnose l’influence bénéfique de la répétition et du rythme régulier, pareils à une mélopée, une berceuse. À un autre moment, Koestler, dans sa geôle, réfléchissant à une démonstration d’Euclide, ressent une sensation inattendue de paix et de satisfaction intime qu’il décrit ainsi : « La vague s’était formée sur l’émergence d’une phrase articulée mais qui s’évapora tout de suite, ne laissant dans son sillage qu’une essence muette, un parfum d’éternité, un frémissement du trait dans le bleu. J’ai dû rester ainsi plusieurs minutes en transe, avec une conscience indicible que cela est parfait, parfait. Puis j’étais sur le dos, flottant à la surface d’un fleuve de paix, sous des ponts de silence. Il ne venait de nulle part et ne s’écoulait de nulle part. Puis il n’y eut plus de fleuve et plus de Je. Le Je avait cessé d’exister ».

L’hypnose et la douleur chronique De la distraction bienvenue, de la rêverie, de la bienfaisante transformation, de l’évasion mentale dans une autre réalité,

Pour citer cet article : Violon A. Échapper à la douleur : l’hypnose et le pouvoir de rêver. Douleurs (Paris) (2016), http://dx.doi.org/10.1016/j.douler.2016.01.002

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Échapper à la douleur : l’hypnose et le pouvoir de rêver loin de la souffrance qui taraude, venons-en à la douleur chronique. Il arrive qu’au lieu de disparaître, une douleur s’installe et se perpétue, muée en ce que Leriche a appelé « la douleur-maladie ». Focalisé sur la douleur, le viseur de la conscience se fige et l’être devient sa douleur. Comme le décrit Le Clézio [7], Beaumont, affolé par une atroce douleur dentaire qui a envahi sa mâchoire, finit par se replier à l’intérieur de sa gencive et devient sa dent. Je ne détaillerai pas ici les facteurs de prédisposition, dont la maltraitance subie, l’alexithymie, les modèles familiaux, facteurs déjà abordés dans mes livres [8,9], et dans certains de mes articles [10,11]. Entrer en douleur chronique relève d’un processus inconscient pluri-déterminé. En sortir est par contre un parcours délibéré, dans lequel il importe que le patient s’implique avec persévérance, aidé et éclairé par le thérapeute.

Avant le traitement, il est utile de préparer le terrain en ouvrant l’esprit aux bienfaits de la détente, aux pouvoirs de la modulation et de l’imaginaire, à la capacité de dissociation [12]. Ainsi donc, le prisonnier de la douleur se trouve cloué au sol comme un oiseau blessé qui se débat vainement. Nos thérapies sont des attelles pour l’oiseau à l’aile brisée. Il faut au patient se désengluer, s’arracher au pouvoir d’attraction du mal, tel l’oiseau guéri qui, avec grâce et simplicité, s’arrache à la pesanteur. Voici quelques exemples issus de ma pratique. Grâce à l’auto-hypnose, Armande s’échappe des douleurs du cancer terminal et des soins pénibles en s’envolant loin de là, avec les ailes qu’elle s’est créées [13]. Jocelyne, co-auteur du « Guide du douloureux chronique »[14], et dont le corps fut supplicié dès l’enfance par la douleur d’une dysplasie des hanches d’abord ignorée puis amenant de très nombreuses opérations, a trouvé, après des années de calvaire, une modalité d’équilibre. Elle écrit : « Ma douleur chronique, c’est un peu comme l’avion à Bruxelles ; elle est en permanence dans mon ciel et dans mon corps, elle fait partie de mon quotidien, de ma vie. Mais je l’ai acceptée. Pour mieux l’apprivoiser, j’ai appris à la connaître. Quand je peux, je l’anticipe, quand elle est là, je la contrôle et je la gère, aussi longtemps qu’elle l’exige ». Quotidiennement, Jocelyne consacre du temps à ses exercices de relaxation et d’auto-hypnose. Voici ce qu’elle relate à ce propos dans son beau témoignage [15]. « Je m’allonge, deux coussins sous les genoux, dans le calme et la chaleur. J’écoute de la musique de détente ou le chant des oiseaux. Au début, la douleur est très intense, j’ai du mal à m’en évader. Avec l’habitude, cela devient presque un automatisme. En me concentrant sur mon bassin douloureux, j’enlève toute cette partie douloureuse de mon corps, je pratique moi-même une nouvelle amputation. Je suis surprise et heureuse. C’est comme si la douleur ne faisait plus partie de moi, elle est comme un lointain écho. Alors, je peux commencer à voyager sur le tapis volant, sans douleur, sans effort, en douceur. Je découvre le

3 pouvoir de l’imaginaire. Je suis le petit bonhomme de Folon, volant librement, comme un oiseau dans le ciel, survolant le monde dans l’immensité de l’univers. Cela évoque pour moi la liberté, la légèreté, la grâce du mouvement sans entrave. Ma tête et mon corps deviennent extrêmement légers ; je n’ai plus de bassin brûlant, plus de hanches douloureuses, plus de jambes lourdes. Je cache mon corps sous un large manteau. Je peux me focaliser sur d’autres sensations auxquelles la douleur n’avait jamais laissé la place. Paix, sécurité, sérénité, je me sens bien. L’énergie et la vie reviennent. Au retour du voyage, je prends soin de me réapproprier mon bassin, de le choyer, de l’entourer chaudement, de le bercer, le réconforter. C’est le mien. Je dois l’accepter et même l’aimer. Tout cela se fait petit à petit, c’est un travail, parfois épuisant. Mais au fil du temps c’est moi qui me promène, librement et légèrement, dans l’immensité du monde. Je sais me faire du bien. L’hypnose m’apporte la force de continuer. Je peux avoir accès moi-même à un autre monde, où la douleur est absente. Dans ce monde, je trouve mes jardins de silence. » Un patient de 41 ans, souffre de spasmes digestifs qui le tourmentent et restent sans remède [16]. Fils de parents malchanceux et alcooliques, un couple dysfonctionnel où la mère, accablée elle-même de douleurs, finit par se suicider, laissé dans l’abandon moral complet, il est poussé très jeune à abandonner ses études pour gagner sa vie. Au travail, il est mal à l’aise, peu sûr de lui, la pression est forte, il se fait enfoncer. Après quelques années, son ventre commence à le tourmenter sans fin, spasmes douloureux qui le mettent au supplice. Rien ne s’arrange : restructurations et licenciements dans sa société. Comme d’autres, il subit le harcèlement moral : mise à l’écart, doute jeté sur ses capacités, pression à la démission et il finit par partir, épuisé, dans un état de crispation extrême, ravagé par l’inquiétude du lendemain et terrassé par l’injustice et la douleur. Le fond est amer, l’homme désespéré, traversé d’idées suicidaires. La perte de confiance en la vie et en lui-même est profonde. Il me consulte, car pour son ventre et ses spasmes intestinaux il a épuisé les ressources, rien ne l’aide. Par chance, il vient en confiance, il est ouvert, il veut malgré tout, désespérément, s’en sortir. L’hypnose est bien rec ¸ue, il s’abandonne au confort. D’emblée, ses bras glissent le long des accoudoirs, il est au bord du sommeil, son ventre détendu gargouille. On rassemble les chagrins et les peines en paquets compacts dont il peut se débarrasser. Les suggestions de stabilité, de sécurité, de protection, forment un enveloppement rassurant et chaleureux qui l’accompagne. Au fil des séances, le corps noué se détend et le travail sur l’imaginaire peut se faire : se projeter en confiance dans l’avenir, se voir comme il a envie d’être, se voir vivre comme il a envie de vivre pour sortir de la prison psychique. En hypnose, le côté sensoriel s’épanouit. Il choisit, en état hypnotique, de voir les arbres de la rue magnifiques en automne, au-dessus desquels il peut s’élever. La réassurance est constante, sorte de peau à peau par la parole pour cet homme à fleur de peau. La pratique hypnotique continue. Les spasmes se dénouent, disparaissent, la douleur s’éteint. Il pourra alors mettre son énergie à retrouver un travail où il s’adaptera avec prudence et constance, négociant avec sa peur de mal faire. Quand d’aventure l’anxiété ressurgit, elle

Pour citer cet article : Violon A. Échapper à la douleur : l’hypnose et le pouvoir de rêver. Douleurs (Paris) (2016), http://dx.doi.org/10.1016/j.douler.2016.01.002

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A. Violon

se couple d’un pincement aux tripes qu’il calme lui-même par l’auto-hypnose. Autre cas : une patiente âgée de 50 ans, migraineuse affligée de nombreux autres problèmes de santé est dépressive, hypersensible, vit dans l’appréhension des catastrophes et ressasse des pensées d’auto-dépréciation : « Je ne suis qu’une femme au foyer, je suis trop grosse, les autres valent mieux que moi ». Au bout de multiples séances d’hypnose, je finis par lui proposer de voir sa neurologue pour un traitement anti-dépresseur, et brusquement, son ciel enfin s’éclaircit. Alors qu’il fait gris, elle s’étonne au réveil car dans son voyage intérieur, il faisait plein soleil. En hypnose, une phrase lui vient : « Je suis mon amie ». Contre la noirceur, je lui suggère de voir au sens propre la vie en rose. En hypnose, elle se dit : « Je m’en fous, je suis Madame Rose et je vois les problèmes minuscules ». Après cela, elle me confie : « Ce n’est pas la vie qui a changé, c’est ma vision ». Et sur sa lancée, à la séance d’hypnose suivante, elle se voit avec une robe rose évasée, dansant devant le feu de bois, puis volant au-dessus de sa maison. Chacun utilise l’outil hypnotique à sa manière. J’avais pu débarrasser une patiente de migraines rebelles. Quelques années plus tard, des affects dépressifs émergeant lors d’un problème de couple qui réactive l’abandon dont elle a souffert dans l’enfance. Elle revient me voir et laisse s’exprimer sa peine. Alors elle se rappelle que petite déjà, elle se racontait des histoires et se réfugiait dans sa bulle et que durant le traitement hypnotique de sa migraine chez moi, elle s’est dédoublée. En fait, elle s’est créé un personnage, un second Moi rassurant, qui dit les bonnes paroles consolantes et la prend dans les bras. C’est là le moyen efficace de dissociation qu’elle a trouvé pour apaiser souffrance et douleur.

Un petit pas dans le passé, loin de la thérapie, pour rappeler que même accablé de douleur, on ne dispose pas que d’un état. Alphonse Daudet, le merveilleux conteur de notre enfance, connut les affres du tabès. Ataxique, torturé par d’atroces douleurs, il trouva néanmoins la force de se dédoubler par moments, quittant le malade pour l’écrivain, afin de muer son supplice en littérature avec ce petit chefd’œuvre qu’est La doulou [17]. Il avait d’ailleurs parfois un répit inattendu, comme l’a relaté son ami Edmond de Goncourt, lorsque dans le feu des conversations du dimanche, lui qui était arrivé souffrant mille morts, se laissait emporter dans les échanges endiablés et retrouvait alors sa vitalité. Voici ce qu’écrit Goncourt : « Le dimanche 14 juin 1885, Daudet entre chez moi avec une figurée tirée, les yeux éteints, et des contractions nerveuses du corps, qui lui font dire : « Je souffre vraiment trop, il y a des moments où j’appelle la mort comme une délivrance ! » Et le monde du dimanche arrive, et l’on cause, et l’on blague, et l’on s’emporte, et l’on s’indigne, et peu à peu Daudet se mêle à la causerie, au rire ou à la colère des paroles, et il lui revient du sang aux joues, de l’esprit dans les yeux, son corps se pacifie et il ne semble plus le crevard de l’arrivée ». De fait, il arrive qu’on puisse momentanément délaisser la douleur, comme le comédien qui a mal, boîte ou se

traîne et qui, une fois entré en scène, retrouve le mouvement allègre le temps du spectacle. Raymond Devos a décrit cela. Délaisser la douleur et même délaisser le corps, voire l’oublier, en voici un exemple tout récent. Une jeune femme me consulte car elle a beaucoup maigri sans s’en rendre compte, avant d’être alertée par son entourage. Jolie, soignée, volontaire et intelligente, elle se demande ce qui lui arrive, car tous les examens médicaux sont normaux. Je l’interroge. Très occupée, elle en oublie de manger et ne sent plus la faim. Son histoire révèle le dispositif qui s’est mis en place. Elle a eu un grave accident de scooter qui lui a broyé une jambe. Opérations multiples, greffes osseuses, très longue hospitalisation et la douleur omniprésente, assise, debout, couchée. Elle avait si mal à la jambe que pour s’en écarter, elle se faisait mal ailleurs. Vers la fin du séjour hospitalier de 6 mois, la patiente a senti que son esprit se détachait de son corps et pendant les 6 mois de rééducation qui ont suivi, elle ne ressentait plus rien. « J’ai eu tellement mal que je me suis détachée » me dit-elle, et de fait, lors d’un deuxième accident pour lequel on lui a fait des points de suture et recousu des ligaments, elle n’a rien senti. Idem en avril, quand on lui a enlevé les broches. « Avec l’accident, précise-t-elle, j’ai appris à oublier mon corps ». C’est depuis le premier accident qu’elle est devenue insomniaque et a perdu l’appétit. On se trouve ici face à une modalité d’état de dissociation spontanée, bienvenue pour ce qui est de la douleur, problématique mais modifiable par ailleurs. S’échapper de sa réalité d’enfant migraineux, soucieux et perfectionniste, c’est ce qu’a fait un patient pour se débarrasser efficacement de son mal. Rejoignant en hypnose les pistes de ski qu’il s’amuse à descendre en snow-board, ou bien replongeant en hypnose dans la piscine de ses vacances au soleil, il a trouvé spontanément une ressource précieuse, outre la détente : la fraîcheur de la tête. Et tout va bien pour lui. Une autre patient, bel homme de 36 ans, élégant et compassé, m’a été adressé par son médecin pour une douleur qui lui gâche l’existence. Au départ est apparue une pubalgie, suivie d’une douleur au genou et à l’arrière de la jambe droite, le tout s’aggravant par le port du moindre poids. Soulever une valise, une poubelle ou même sa mallette ne lui est plus possible, tant cela lui fait mal. « Je suis comme un invalide » me dit-il, « et cela dure depuis 8 ans ». C’est d’ailleurs la même durée que son mariage qui va à vau-l’eau. Les examens chez un urologue n’ont pas éclairé son cas : il n’a pas d’hernie inguinale ni de problème aux testicules, même si ceux-ci sont fort sensibles. Un médecin du sport n’a pu le soulager avec des infiltrations. Ni les médicaments, qu’il s’agisse de substances anti-douleur, anti-spasmodiques ou de tricycliques à visée antalgique, ni la kiné, ni l’ostéopathie ne l’ont aidé. Dans son passé, on relève plusieurs fractures liées à l’activité physique : tibia, coccyx, poignet.

S’agit-il d’une fragilisation ? Amoureux de la nature, randonnée, escalade, amateur de football et de squash, il a tout abandonné en raison des douleurs. Le mouvement, qu’il aimait tant, lui fait peur

Pour citer cet article : Violon A. Échapper à la douleur : l’hypnose et le pouvoir de rêver. Douleurs (Paris) (2016), http://dx.doi.org/10.1016/j.douler.2016.01.002

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Échapper à la douleur : l’hypnose et le pouvoir de rêver désormais et il vit cantonné à sa chaise, d’autant qu’il est employé. Son couple aussi est un échec et la séparation a lieu peu après. Avec les femmes, il est timide, réservé. Depuis l’enfance, il a l’habitude de se tenir coi.

Par quel bout prendre le problème ? D’abord, parler. « Je manque de souplesse » me dit-il, et cela le définit bien, lui qui est rigidifié dans un carcan de convenances. Le blocage est clair. Le moral est en dents de scie et il en a assez de faire bonne figure. La libération sera le maître-mot du traitement. Après deux séances, on s’axe sur la libération motrice avec en tête le pouvoir des neurones miroirs [18]. La suggestion est de regarder en imagination et en réalité les praticiens des sports qu’il aime pour se mettre dans leur peau. On pratique une hypnose axée sur le dégagement du carcan, la libération et la remise en activité en douceur, comme un sportif qui a dû rester longtemps au repos. Durant l’hypnose, on l’engage à détendre aimablement chaque partie du corps et à assouplir et ramollir le carcan—corset jusqu’à ce que celui-ci devienne un lainage souple, qu’on peut mettre et enlever à sa guise, avec une agréable sensation de liberté. Très vite, un déclic inattendu se fait. De sa propre initiative, le patient prend un coach sportif avec lequel il se remet progressivement à l’activité physique.

En hypnose, on suggère que les objets s’allègent, légers comme des plumes, même les valises. L’insouciance est légère, le monde est ouvert et joyeux. Au bout de quelques semaines, il reprend le vélo, la natation et se met à soulever des poids lentement croissants, sans difficulté ni douleur. Il arrive rapidement à 8—10 kg. Il participe à vélo à des rollers parades. Il nage beaucoup. Le temps de juillet est beau et je le vois avec étonnement arriver en polo et bermuda, avec une protection au genou qui ne réapparaîtra plus ultérieurement. Il est délivré. En vacances en septembre, il reprend la randonnée. La suite de l’hypnose sera, selon son souhait, vouée à renforcer sa confiance en lui physique et psychologique, et à aborder à l’aise la vie relationnelle. Les séances s’espacent. Tout se passe bien pour lui dans cette partie qui n’était pas gagnée d’avance et il progresse avec prudence et agrément dans ses relations avec la gent féminine.

L’hypnose et le pouvoir de rêver Que dire en conclusion ? Chaque être dispose d’un imaginaire, d’une faculté naturelle à être ailleurs, à rêver. Il arrive qu’elle doive être guidée ou réactivée. Pour le patient captif du mal, l’hypnose favorise sans nul doute la capacité d’amener des transformations, d’échapper à la douleur définitivement ou provisoirement, de se dissocier d’elle quand besoin est, de découvrir d’autres registres de ressenti et de vie.

5 Son pouvoir est magnifié par la collaboration praticien— patient, mais parfois par la vie elle-même. Il est fructueux que l’hypnothérapeute déblaie le terrain des idées toutes faites, partage ses connaissances avec le patient, et s’appuie sur les ressources parfois inattendues qu’il découvre chez la personne. Ainsi, il appartient au praticien lui-même de moduler et d’ajuster ses interventions au cas par cas. Il est bienfaisant de se remémorer et de rappeler à autrui que « Nous sommes faits de l’étoffe dont sont faits nos rêves », adage shakespearien merveilleusement mis en pratique par notre confrère en hypnose, le psychiatre Bertrand Piccard, créateur du Solar Impulse.

Déclaration de liens d’intérêts L’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.

Références [1] Borget M. Pour s’évader de la douleur. Pulsations, mensuel des Hôpitaux universitaires de Genève 2008. [2] Hoffman Hunter G, Jason N, Patterson David R, Carrougher Gretchen J, Furness III TA. Virtual reality as an adjunctive pain control during burn wound care in adolescent patients. Pain 2000;8:305—9. [3] Mascret D. Le cancer du sein opéré sous hypnose à l’Institut Curie. Le Figaro 2015 [http://sante.lefigaro.fr/actualite/ 2015/02/03/23340-cancer-sein-opere-sous-hypnose-linstitutcurie]. [4] Violon A. Parler au corps par l’hypnose. Douleurs 2003;4(5):251—4. [5] De Méritens P. Interview d’Eric-Emmanuel Schmitt. Le Figaro Magazine 2015:95—7. [6] Koestler A. Un testament espagnol. Paris: Albin Michel; 1959 [1939. Le livre de poche]. [7] Le Clézio JMG. Le jour où Beaumont fit connaissance avec sa douleur. Paris: Mercure de France ; Éditions Gallimard; 1965. [8] Violon A. La douleur rebelle. Paris: Desclée de Brouwer; 1992. [9] Violon A. Vaincre la migraine. Médicaments, relaxation, hypnose. Paris: Desclée de Brouwer; 1996. [10] Violon A, Giurgea D. Familial models for chronic pain. Pain 1984;18:199—203. [11] Violon A. Family etiology of chronic pain. Int J Fam Ther 1985;7(4):235—46. [12] Violon A. L’apport de l’hypnose dans le traitement de la migraine. Med Hyg 2001;2356:1580—2. [13] Violon A. L’hypnose thérapeutique, la douleur et la migraine. Douleurs 2002;3(4):170—4. [14] Violon A, Padéri J. Guide du douloureux chronique. J’ai mal et je vais bien. Paris: Desclée de Brouwer; 2010. [15] Padéri J. À la douleur du jour. Cesson-Sévigné: Coëtquen éditions; 2010. [16] Violon A. Intégrer l’hypnose dans le traitement de la douleur. Douleur Analg 2011;24:28—37. [17] Daudet A. La doulou. Paris: Fasquelle Éditeur; 1997 [Édition posthume, 1931 ; L’école des loisirs, suivi d’extraits du Journal d’Edmond de Goncourt]. [18] Rizzolatti G, Sinigaglia C. Les neurones miroirs. Paris: Odile Jacob sciences; 2007.

Pour citer cet article : Violon A. Échapper à la douleur : l’hypnose et le pouvoir de rêver. Douleurs (Paris) (2016), http://dx.doi.org/10.1016/j.douler.2016.01.002