Modifications physiologiques de la peau au cours de la grossesse

Modifications physiologiques de la peau au cours de la grossesse

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Article original

Presse Med. 2011; 40: e17–e21 ß 2010 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.

Modifications physiologiques de la peau au cours de la grossesse Aida Zerouali1, Inès Zaraa1, Sondes Trojjet1, Dalenda El Euch1, Mohamed Iadh Azeiez1, Mourad Mokni1, Faouzia Zouari2, Amel Ben Osman1

1. Hôpital La Rabta, service de dermatologie, Jabbari, 1007 Tunis, Tunisie 2. Centre de maternité et de néonatologie de Tunis, service de gynéco-obstétrique C, Tunisie

Disponible sur internet le : 16 septembre 2010

Correspondance : Inès Zaraa, Hôpital La Rabta, service de dermatologie, Jabbari, Bab Saadoun, 1007 Tunis, Tunisie. [email protected]

Summary Physiologic skin changes in pregnancy Introduction > Pregnancy is a period of hormonal, immunological, metabolic and vascular changes. Some of them are considered to be physiologic, but others are real diseases specific or not of pregnancy. The aim of our study is to present the epidemiological and clinical physiologic dermatological changes of pregnancy. Methods > We present a transversal monocentric study. One hundred pregnant women attending the department of dermatology of the La Rabta hospital were enrolled. Systematic detailed cutaneous examination was performed by a dermatologist to look for a physiologic skin changes. Results > The mean age was 29 years [20–46 years]. Pigmentary changes were the most preponderant (93%), dominated by the areolar region pigmentation (77%). The glandular changes were noted in 75% of cases. The vascular modifications were observed in 77% of pregnant women. Of these, gingival hyperemia was the most common (46%). Others cutaneous changes were less frequent (stria distensae 45%, nevi changes 35%, molluscum gravidarum 10%). Discussion > The physiologic cutaneous changes during pregnancy are numerous. Our study confirms the frequency and the variability of these modifications. The pigmentary changes were the most common finding.

tome 40 > n81 > janvier 2011 doi: 10.1016/j.lpm.2010.04.024

Résumé Introduction > La grossesse est une période de modifications hormonales, immunologiques, métaboliques et vasculaires. Certaines sont considérées comme étant physiologiques, alors que d’autres correspondent à de réelles maladies spécifiques ou non de la grossesse. Le but de notre travail était de définir les caractéristiques épidémiocliniques des modifications physiologiques dermatologiques observées au cours de la grossesse. Méthodes > Nous présentons une étude transversale colligeant cent parturientes suivies à la maternité du CHU de La Rabta (Tunisie). Un examen cutanéo-muqueux systématique réalisé par un dermatologue a été pratiqué à la recherche de modifications physiologiques. Résultats > L’âge moyen des 100 gestantes était de 29 ans [20– 46 ans]. Les modifications pigmentaires étaient les plus fréquentes (93 %) dominées par la pigmentation aréolaire (77 %). Les modifications des annexes étaient notées dans 75 % des cas. Les modifications vasculaires étaient retrouvées chez 77 % des femmes, essentiellement à type de gingivite hyperplasique (46 %). Les autres modifications étaient moins fréquentes (vergetures 45 %, modification des naevi 35 %, molluscum gravidarum 10 %). Discussion > Les modifications physiologiques cutanées au cours de la grossesse sont nombreuses. Notre étude confirme la fréquence et le polymorphisme de ces modifications. Elles sont de loin dominées par les modifications pigmentaires.

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Reçu le 16 décembre 2009 Accepté le 9 avril 2010

A Zerouali, I Zaraa, S Trojjet, DE Euch, MI Azeiez, M Mokni et al.

L

a grossesse est une période de variations hormonales, immunologiques, métaboliques et vasculaires, ce qui rend compte de la diversité des manifestations cutanées au cours de cette période [1–3]. Ceci se traduit par des changements qui varient de par leur nature, leur fréquence, leur gravité, leurs circonstances de survenue, et par leur évolution. Certaines modifications sont physiologiques alors que d’autres correspondent a des maladies spécifiques ou non de la grossesse [1–7]. Le but de ce travail a été de définir les principales caractéristiques épidémio-cliniques des modifications cutanées physiologiques observées au cours de la grossesse.

Méthodes Cette étude monocentrique transversale au service de dermatologie de l’hôpital La Rabta de Tunis, a colligé les parturientes, suivies au service de gynécologie C de l’institut de maternité de Tunis, sur une période de 1 mois, en mai 2009. Toutes les patientes étaient systématiquement examinées nues par le même dermatologue et les données de l’examen cutanéo-muqueux et des phanères étaient reportées sur des fiches standardisées. Nous avons recueilli : l’âge, le sexe, le terme de la grossesse, les modifications pigmentaires, des naevi, du tissu conjonctif, vasculaires, des annexes et des phanères. Les données étaient reportées sur des fiches standardisées en précisant le siège, les caractéristiques cliniques et la date d’apparition du changement. Seules les modifications cutanées physiologiques survenues au cours de la grossesse en cours ont été retenues quand elles étaient attestées par la patiente et/ou constatées par le dermatologue.

Ce qui e´tait connu  

La grossesse est une période de bouleversements de l’organisme. Il apparaît naturel d’observer des modifications de la peau, des muqueuses et des phanères, qu’elles soient physiologiques ou pathologiques, transitoires ou définitives.

Ce qu’apporte l’article 

Les modifications physiologiques de la grossesse sont polymorphes.



Plusieurs mécanismes étiopathogéniques sont impliqués.



Elles sont dominées par les troubles pigmentaires et les modifications vasculaires.



Le médecin doit reconnaitre ces modifications afin de pouvoir

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informer, rassurer ses patientes.

Résultats Au cours de la période d’étude, 100 femmes ont été examinées, avec un âge moyen de 29 ans [20–46 ans]. Il s’agissait de 39 primigestes, 31 deuxieme gestes et 30 multigestes. Le terme moyen était de 24 semaines d’aménorrhée (SA) [5 SA+4j–40 SA]. Dans 85 % des cas il s’agissait de femmes de phototype IV. Parmi les parturientes examinées, deux n’avaient aucune modification cutanée à l’examen dermatologique. L’une était primigeste avec un terme de grossesse à 8 SA et 4j, l’autre était deuxième geste avec un terme de grossesse à 7 SA et 3j. Les principales modifications physiologiques de la peau observées au cours de la grossesse sont rapportées dans le (tableau I), et les (figures 1–5) ont été choisies pour illustrer ces cas. Les troubles de la pigmentation étaient les principales modifications observées : 93 % des parturientes ont eu au moins une modification pigmentaire (terme moyen : 25 SA + 6 j, nombre de gestes 2 en moyenne). Les modifications des naevi pendant la grossesse, étaient observées dans 35 % des cas : 13 % des parturientes ont eu de nouveaux naevi et 22 % une augmentation de la taille des naevi préexistants et/ou une modification de la couleur (couleur plus foncée). Les modifications vasculaires étaient présentes dans 77 % des cas. Chez les femmes ayant déjà eu au moins une grossesse, 29 % ont eu de nouvelles vergetures, se localisant principalement à l’abdomen, aux cuisses et aux seins. Le molluscum gravidarum était observé chez 10 % des femmes (essentiellement des primipares), siégeant principalement au cou, aisselles et plis sous-mammaires.

Discussion La grossesse étant une période de modifications endocriniennes importantes, il apparait naturel d’observer des modifications physiologiques de la peau, des muqueuses et des phanères. Elles sont observées chez la plupart des femmes enceintes, mais avec une intensité variable d’une parturiente à l’autre et même d’une grossesse à l’autre chez une même femme [1,5,7]. Ces modifications physiologiques cutanées au cours de la grossesse constituent un motif fréquent de consultation. Le dermatologue doit pouvoir informer les gestantes sur ces modifications constantes, bénignes, polymorphes et le plus souvent transitoires [4]. Dans notre étude menée dans un pays ensoleillé avec une prédominance des phototypes foncés, les troubles pigmentaires étaient les plus fréquents, touchant 93 % des femmes enceintes. Ceci est tout à fait comparable aux données de deux études menées sur des populations comparables, l’une au Liban [1] et l’autre au Pakistan [8], où plus de 90 % des grossesses s’accompagnaient de troubles pigmentaires. Ils peuvent réaliser l’aspect d’une mélanose diffuse et modérée, ou se présenter sous la forme d’hyperpigmentation régionale [1–7]. tome 40 > n81 > janvier 2011

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Modifications physiologiques de la peau au cours de la grossesse

Tableau I Les modifications physiologiques observées au cours de la grossesse Caractéristiques

Résultats (cas)

Modifications pigmentaires (93 % des cas) Mélasma

52

Pigmentation mamelonnaire

77

Pigmentation axillaire

37

Pigmentation ano-génitale

69

Pigmentation cuisse

57

Linea nigra

48

Modifications des naevi (35 % des cas) Apparition de nouveaux naevi

13

Modification de la taille

6

Modification de la couleur

16

Modifications du tissu conjonctif (45 % des cas) Vergetures

45

Modifications vasculaires (77 % des cas) Angiomes

2

Érythème palmaire

27

Varices des membres inferieurs

26

¨dèmes des membres inferieurs

13

Figure 1

Congestion veine OGE

19

Pigmentation mammaire

Gingivite hyperplasique

46

Modifications des annexes (75 % des cas) Augmentation de la sudation

56

Augmentation de la sécrétion sébacée

26

Augmentation de la taille du tubercule de Montgomery

37

Modifications des phanères (44 % des cas) Croissance des ongles

15

Ongles brillants

13

Ongles cassants

18

Ralentissement de la chute des cheveux

20

Autres modifications (10 % des cas) 10

Habituellement, il s’agit d’une hyperpigmentation du tronc et du visage, qui survient souvent dès le premier trimestre de grossesse, et régresse différemment selon les patientes. Conformément aux données de la littérature le mélasma (masque de grossesse) était fréquemment rapporté [46,6– 70 %] [8]. Ceci semble variable en fonction de la population de l’étude,. Dans une étude française sur 60 femmes enceintes, seulement 5 % avaient un mélasma [9], parmi ces femmes 59 étaient de phototype clair. Alors que dans notre étude, plus de la moitié des femmes avaient un mélasma (2/3 étaient des multipares). Il n’a pas été observé de corrélation entre l’apparition du mélasma et le terme de grossesse.

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Figure 2 Pigmentation de la ligne blanche abdominale « linea nigra »

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Molluscum gravidarum

A Zerouali, I Zaraa, S Trojjet, DE Euch, MI Azeiez, M Mokni et al.

Figure 3

Figure 5

Gingivite hyperplasique

Augmentation de la taille des glandes sébacées des aréoles mammaires « tubercules de Montgomery »

Figure 4 Vergetures abdominales

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Sur le corps, les zones habituellement les plus touchées sont les aréoles mammaires, les régions anopérinéogénitales, axillaires et abdominales (linea nigra). Les cicatrices peuvent se pigmenter surtout si elles sont récentes [1–8]. Ces troubles de la pigmentation sont attribués pour la plupart, à l’effet des modifications hormonales, surtout oestrogène et progestérone, ainsi que l’adrenocorticotropin (ACTH) et la melanocyte stimulating hormone (MSH) [2]. Les oestrogènes exercent une action sur la peau par l’intermédiaire de récepteurs cutanés spécifiques qui induisent des synthèses protéiques. La progestérone possède vraisemblablement une activité pigmentogène en

synergie avec les oestrogènes. Les secrétions d’ACTH, de MSH et de thyroid-stimulating hormone (TSH) sont augmentées en raison de l’hyperfonctionnement hypophysaire durant la grossesse. L’ACTH et la MSH stimulent l’activité mélanocytaire et participent à la pigmentation gravidique. [2,6]. D’autres facteurs interviendraient également dans les modifications pigmentaires, tels que, les habitudes cosmétiques traditionnelles, l’utilisation ‘abusive’ du gant de crin et l’exposition solaire qui peuvent avoir un rôle aggravant. Les troubles vasculaires constituent la deuxième cause de modifications physiologiques de la peau au cours de la grossesse, ils sont observés dans presque la moitié des cas [1–8]. Dans notre série, les varices des membres inferieurs étaient trouvées chez environ un tiers des femmes. Elles sont dues à l’incontinence fonctionnelle valvulaire, à l’hypovolémie et à la compression gravidique de l’axe ilio-cave. Les varices peuvent se compliquer de thromboses aigues du fait de la diminution de la tonicité veineuse, de ralentissement du flux, de l’augmentation de l’agrégabilité sanguine et de la compression de la veine cave inferieure par l’utérus gravide [7,10,11]. Parmi les autres troubles, l’érythème palmaire était retrouvé chez 27 % des gestantes, ce qui est comparable aux chiffres de la littérature [1,8,9]. Celui-ci est interprété comme étant la conséquence de la vasodilatation induite par les oestrogènes. Toutefois, ces érythèmes palmaires accompagnent souvent des angiomes stellaires qui seraient présents, chez plus de la moitié des femmes enceintes [2,4,8]. Or, dans notre étude, seules 2 % des femmes avaient des angiomes. Ces résultats peuvent s’expliquer par le fait que notre étude a porté essentiellement tome 40 > n81 > janvier 2011

sur des femmes de phototype foncé qui avaient des troubles pigmentaires. Les modifications naeviques qui constituent également un sujet d’inquiétude pour les femmes enceintes et le clinicien, étaient présentes chez 35 % des femmes, ce qui rejoint les chiffres de 30 % rapportés par les différentes études [9,12]. Parmi ces femmes, plus des 2/3 avaient un élargissement et/ou une accentuation de la pigmentation de leurs naevi. Ces modifications peuvent s’expliquer par la présence d’un nombre de récepteurs à la progestérone et aux oestrogènes plus important que les naevi des femmes non gestantes. Les annexes subissent également des modifications au cours de la grossesse, se traduisant par un accroissement de l’activité des glandes sudoripares eccrines touchant l’ensemble du corps à l’exception des paumes. (56 % des femmes avaient une augmentation de la sudation), ainsi qu’une augmentation de la sécrétion sébacée durant la seconde moitié de la grossesse. (rapportée chez 26 % des femmes). La peau du visage est souvent séborrhéique, pouvant expliquer une poussée d’acné [2,10]. L’activité des glandes apocrines se réduit. L’apparition des vergetures au cours de la grossesse est souvent mal vécue par les femmes enceintes en raison de leur caractère inesthétique et de l’absence de thérapeutiques efficaces. Elles sont dues en premier à la distension mécanique, proportionnellement à la prise de poids maternel et au poids du bébé à la

naissance [2,8,10] Il existe aussi une fragilisation des fibres de collagène et d’élastine par des facteurs tels que corticostéroïdes, oestrogènes, relaxine, etc. leur rareté chez certaines ethnies fait évoquer également un terrain génétique. Selon la littérature, le chiffre de 70 % habituellement trouvé est nettement supérieur à nos constatations [1,3,9,10]. Dans notre étude, seules 45 % des femmes ont eu des vergetures. Elles se localisaient surtout à l’abdomen, aux cuisses, aux seins, et à la région fessière. Le nombre de grossesses antérieures n’influait pas sur la survenue de nouvelles vergetures : 44 % étaient des primigestes et 55 % des multigestes. D’autres modifications de la grossesse peuvent motiver un avis dermatologique, tels que l’apparition de molluscum fibrosum gravidarum retrouvés chez 10 % des femmes et qui sont de petites lésions pédiculées de quelques millimètres de diamètre rosées ou légèrement pigmentées siégeant sur le cou, les aisselles, et les plis sous-mammaires régressant inconstamment en post-partum. De même que les troubles des phanères trouvés chez 44 % des femmes à type d’ongles cassants, brillants, avec onycholyse ou hyperkératose sous-unguéale [1,4]. En raison du caractère non pathologique de ces dermatoses survenues au cours de la grossesse, il n’existe pas de traitement spécifique ce qui rend la prise en charge plus délicate.

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Modifications physiologiques de la peau au cours de la grossesse

Conflits d’intérêts : aucun.

Références

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